Il existe bien entendu des contraintes majeures à découvrir ou révéler des auteurs non-traduits et se positionner ainsi comme passeur, à commencer par la méconnaissance de la langue - difficultés maintenant toutes relatives avec l’IA. Une fois pour toute, cette méconnaissance n’est pas un défaut mais un marqueur de ce que les gloseurs et exégètes par exemple francophones sur la chose Japon pour laquelle ils ont développé un engouement vendable ont toujours été des non-japonisants, ce qui les opposent tellement aux universitaire japonologues contemporains que l’on oublie, dès lors que l’on n’est pas soi-même dans le monde universitaire. Il y a un paquet de gens qui lisent et parlent dans la langue cible, qui ne se recrutent pas dans le littéraire, hormis de façon accidentelle, mais à l’université. Pour autant, peut-on concevoir un amouraché auteur de l’Italie ne s’investissant pas dans la langue de la botte? Certes Dumas, trop occupé, a glosé sur le macaroni, mais l’autre enfin! Vous voyez de qui je veux parler non?
- On demande Monsieur Beyle à la réception.
C’est bien cette particularité de la production exégèsétique de ces auteurs qui est remarquable de similitude, construire l’oeuvre sur des textes déjà accessibles dans leur langue. La découverte et la transmission de l’inconnue en langue cible n’est donc pas l’axe de travail de l’auteur parce que, plus que son incapacité à lire les textes d’origine, c’est l’inadéquation de la découverte et de la révélation des non-traduits avec une stratégie éditoriale qui est le point névralgique de la compréhension de la méthode de bâtisseur de l’oeuvre référentielle. Il faut que cela résonne avec le lecteur, et cette résonnance est donc totalement liée à la pré-existance d’un corpus de textes déjà traduits et diffusés, lus, dans ce cas-ci en français, Kawabata, etc. Dans le cas de Forest, on peut et on doit être un peu absourdi quand c’est un photographe connu pour être célèbre - génuflexion, ou silence, t’as pas le choix - qui est mis en exergue, et l’auteur s’est mis en exergue glosante, avec Araki. Car dans le visuel au moins, on pourrait penser que se faire découvreur est beaucoup plus accessible, puisqu’il s’agit d’abord ni plus ni moins que d’ouvrir l’oeil. Ce choix d’un photographe archi-connu déjà “lu” dans l’aire de distribution du bouquin entre parfaitement dans la même logique. Alors qu’un nombre incalculable de photographes Japonais existe, ce ne pouvez être que lui, enfin!
Et donc, en tant que bâtisseurs, ces auteurs construisent un monde qui se voit enfler, s’étendre comme SimCity par la dynamique glossante et scénarisée qui progressivement s’installe autour de leurs oeuvres, les éxégèses sur leurs exégèses, les gloses critiques sur leurs oeuvres, les articles et thèses, les colloques, et surtout maintenant les incontournables - dans le meilleur des cas d’extensions - que sont la mise en scène, la mise en spectacle avec au minimum la lecture à voix haute par l’auteur lui-même, le podcast en série par un lecteur célèbre seul en scène ou devant le micro. Il y a des lectrices célèbres aussi, ok.
L’image de SimCity colle bien avec l’affaire, car à force d’accumuler, de juxtaposer des constructions souvent similaires qui reprennent en boucles et intensifient les traits et méthodes des oeuvres de base, on obtient une ville, univers au centre duquel se trouve l’auteur, et dans lequel brille l’absence des auteurs et artistes invoqués, exégètisés, sinon que comme noms majeurs et massifs, des blasons : Kawabata, Araki, etc. Que ceux-ci soient encore vivants ou pas ne change rien à l’affaire, ils sont absents, physiquement, comme dans ces colloques sur le Japon où sur scène la majorité si pas la totalité des intervenants sont des Blancs. On se retrouve alors à l’identique d’un colloque japonais sur un sujet altérique, altérisé, où le sujet, colloque sur les pandas, est absent de la scène, sauf en caméo sur un slide PowerPoint. Le Japon est ainsi vu de l’espace francophone (pas très différent dans le monde anglophone) dans lequel brille l’absence du sujet invoqué. Comment pourrait-on supporter la présence esprit du sujet et l’invoquer s’il fut présent? Il en résulte et totalement une construction SimCity de la glose enflée, donc avant tout un reflet de ce que les enfleurs veulent voir de leur objet d’intérêt ou de désir : eux-mêmes dans le miroir nippon.
Il se trouve, une hypothèse, que les écrits japonimbus, japonosatisfécits nombrilistes, les dictionnaires amoureux t’a pas le choix d’aimer sinon tu la fermes (mais aimer quoi au fait hormis la vue de son nombril dans un miroir déformant ?), forment la queue d’une comète qui s’en va. On peut penser - l’avenir me contredira - que Ryoko Sekiguchi, une exceptionnalité exceptionnelle d’adaptation au parisianisme - respect - doit maintenant, plutôt que de poursuivre dans la montée en mayonnaise olfactive, officier à des dégustations privées et confidentielles de sakés à Niseko devant un parterre d’ultra-riches francophones débarqués en jets privés qui mitraillent à l’iPhone hyperpro modèle 73. Et donc? Et donc rien, même s’il y a nature ici à fictions gonflantes d’évidences. Mais quid de l’hypothèse? Ceci : les écrits japonophiles - qui comprennent aussi ceux des engouementés qui médiocrisent dans l’affirmation de ne pas être bêtement amourachés mais aussi critiques vis-à-vis de l’objet Japon - ah mais! c’est pas si rose que ça comme les cerisiers mais on vous le coolise - voir la revue torchon Tempura - ont atteint un plateau, à preuve, leur disparition dans les piles de nouveautés. Quasi-disparition. Même la mère Nothomb et sa machine éditoriale n’a pas pondu un re-Japon-regret cette année. L’an prochain, mais sans doute pas que.
Lors d’un passage encore récent en mémoire dans l’hexagone, il s’est passé quelque chose de l’ordre de la coïncidence “hénaurme!” la seule fois que j’ai croisé un écran télé allumé, sans l’avoir pour rien au monde allumée moi-même (juré) : la diffusion de cette publicité sur les biscuits LU chocolatés qui se déroule en dialogue avec Tokyo d’un côté, et quelque part dans un 7e arrondissement d’une quelconque métropole française. Inutile d’en faire la description. Il suffit de la voir. J’étais soufflé. Le voyage au Japon - pour les garçons seulement - donc le voyage à Tokyo, est devenu Le voyage en Indes des années 60, donc le voyage initiatique générationnel. Les prémices existent déjà d’une littérature Visa Travail Vacances (et Maman sur WhatsApp tous les jours ça va mon petit je t’ai envoyé par Collissimo une jacquette et un pot de beurre. Lucas t’a glissé dans le paquet un quelque chose qui va te rappeler ton enfance en cours). En prévision, le Prix littéraire Vacances Travail cosponsorisé par LU et Nutella, deux biscuits collés l’un sur l’autre. Si vous entendez ici de l’ironie, c’est que vous n’avez rien compris à l’objet de ce texte.
Y a-t-il une littérature jeunesse (Gène Y ou Z?) conséquente à Erasmus?
Toujours est-il que je déclare morte mais pas enterrée une phase antérieure de la littérature japonamourachée de vieux. Place à une nouvelle génération, mais dans l’immédiat, le sentiment de vide domine, et aussi la crainte de l’ennui. Heureusement que l’on peut toujours lire ailleurs. Monsieur Beyle est arrivé à Milan. Descendu fourbu de la calèche, il courre à l’opéra.

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